Volume 15d
Rachel
Phillipson-Levy
AU FIL DU SOUVENIR
Où
commencer cette histoire? À la réflexion, les histoires n'ont pas toujours un début
évident, car toutes les ramifications qui y mènent sont parallèles et pyramidales. Nos
histoires constituent le sommet. Je vais commencer la mienne par un jour d'été à Berlin
pendant les années 1920. Un jeune couple, Serge et Sophie, se promène dans un parc
lorsque deux "chemises brunes" viennent vers lui sur le trottoir et poussent la
jeune femme en disant "Juden, inhunter". Le jeune mari, indigné, ne prend même
pas le temps d'absorber la scène pour annoncer: "Je refuse de rester ici un instant
de plus. Nous partons".
Le jeune couple, mon père et ma mère, quitte Berlin peu de temps
après et débarque à Paris, poches vides mais pleins d'espoir. Ils sont de grands
francophiles, surtout mon père. Henri, le frère de ma mère, vit à Paris depuis
quelques années et est propriétaire d'une modeste fabrique de chapeaux, "Les Modes
Modernes", rue du Temple, qui marche assez bien. Les débuts de mes parents sont
difficiles et assez maigres mais, après 3 ou 4 ans, "Les Modes Modernes" prend
suffisamment d'ampleur pour qu'Henri invite son beau-frère à se joindre à lui.
Notre vie s'améliore considérablement. Nous déménageons dans un
immeuble chic, dans un quartier chic, je vais au Cours Louise de Bettigny, puis au Lycée
Racine, deux écoles cotées. La mère de ma mère Augusta, qui vit également à Paris,
récemment veuve, vient vivre auprès de nous, nous voyons l'avenir en rose. L'année 1935
est une date fatidique pour la famille.
Un beau jour, Les Modes Modernes reçoit la visite d'une délégation
irlandaise: un sous-ministre, un sénateur industrialiste et un homme d'affaires
autrichien. Ils sont à la recherche d'industries qui établiraient éventuellement des
usines dans l'Ouest de l'Irlande afin de donner des emplois aux milliers de jeunes
Irlandais qui émigrent tous les ans, faute de travail. Ces messieurs seraient-ils
intéressés? Oui ces messieurs pensent que l'idée est excellente et décident d'envoyer
le jeune associé, Serge, mon père, faire un voyage de reconnaissance. Serge revient à
Paris plein d'enthousiasme, les possibilités sont infinies et l'avenir à Galway sur la
côte ouest de l'Irlande serait prometteur. Après quelques semaines de pourparlers, il
est décidé que Serge sera "exilé" et ira construire la nouvelle usine étant
qu'il est le dernier arrivé des trois associés des Modes Modernes. C'est la grande
chance de sa vie.
La séparation est dure. Ma mère décide de ne pas partir avec lui,
étant donné qu'il passera une semaine par mois à Paris, que nous passerons toutes nos
vacances à Galway, et que d'ici cinq ans, Serge rentrera à Paris alors qu'un directeur
irlandais gèrera l'affaire sous l'oeil vigilant et avec les visites fréquentes des trois
associés parisiens. En juillet 1938, l'usine est terminée, nous assistons tous à la
cérémonie d'inauguration organisée par Les Modes Modernes, avec l'aide de l'évêque de
Galway et le gouvernement irlandais. Lors de ses sermons, l'évêque recommande même à
ses paroissiennes de porter des chapeaux à l'église au lieu de l'éternel foulard. Ma
mère et moi passons deux mois d'été à Galway, puis regagnons Paris pour la rentrée
des classes.
Entretemps, en Europe, les choses se gâtent. La plus grande partie des
deux familles, maternelle et paternelle, vit en Allemagne. Un frère de mon père
(Reuben-Robert) est en France depuis 1934, les autres aimeraient venir, mais la France
accorde des visas au compte-goutte. En 1938, la situation de ceux qui restent à Berlin
devient insupportable et la soeur de ma mère, Ella, parvient à nous rejoindre avec son
mari Ernest et sa fille Ruth. Deux frères de mon père vont à Londres après un court
séjour à Nice, sa soeur Esther, âgée de 24 ans reste à Nice car elle est amoureuse,
puis elle vient nous rejoindre lorsque son amoureux part en Amérique du Sud. Lui survit,
elle non.
En juin 1939, mon père passe une semaine à Paris. Il supplie ma mère
de venir en Irlande, mais elle ne parvient à se décider à laisser sa mère qui n'a
jamais appris le français, sa soeur qui est totalement déboussolée depuis son arrivée
à Paris quelques mois auparavant et, de toute façon, estime-t-elle comme des millions
d'autres, il n'y aura jamais de guerre, et même en cas de guerre, elle ne durera pas car
les Allemands ne parviendront jamais à traverser la Ligne Maginot!
Cette année-là, nous allons en vacances au Touquet-Paris-Plage avec
le reste de la famille, et non à Galway. Le Touquet est près de la frontière et vers la
mi-août, Henri dont le fils Stéphane est avec nous, décide qu'avec tous ces bruits de
guerre, nous devons nous éloigner de la frontière. La famille se sépare, ma mère,
Stéphane, moi, Esther la jeune soeur de mon père, Choura (l'épouse russe de
Ruben/Robert dont je parlerai plus tard) et sa mère, allons à Cabourg, en Normandie. Ma
grand-mère, la soeur de ma mère Ella, sa fille - ma cousine Ruth, vont vers le centre de
la France, à Néris-les-Bains.
C'est à Cabourg que nous entendons la sirène annoncer le début des
hostilités le 3 septembre 1939. Dans le petit hôtel où nous logeons, c'est dramatique,
les hommes (dont mon oncle Henri qui est venu de Paris) sont immédiatement mobilisés et
se préparent à prendre les armes, les couples s'enlacent, les femmes pleurent, tout le
monde porte en bandouillère le masque à gaz qui nous avait été distribué au début de
l'année.
Nous réalisons qu'il serait dangereux de rentrer à Paris en raison de
bombardements éventuels, trouvons une petite maison à louer où nous logeons très
nombreux, Stéphane et moi entrons à l'école. Il a 11 ans, j'en ai 9.
L'hiver 39-40 est l'un des plus froids depuis cent ans, une épaisse
couche de neige recouvre la plage et nous gelons dans notre petite maison non chauffée.
Stéphane et moi faisons la corvée du bois car il est impossible de s'en procurer et nous
ramassons les moindres brindilles pour les brûler. Lorsque le stock de brindilles est
épuisé, nous commençons à brûler de vieux meubles entassés dans la cave, puis les
moins vieux c'est-à-dire les chaises de la salle à manger (malgré le froid, nous
n'avons jamais eu le courage de brûler la table!). Le froid est très dur à supporter,
les rhumes se succèdent et les enfants ont des engelures.
Pendant cette période, la communication avec l'Irlande devient de plus
en plus difficile, la Manche est minée, les transports aériens assez rares à l'époque
sont consacrés aux activités de guerre, mais nous recevons encore des lettres de Serge
et nous lui écrivons régulièrement. J'ai retrouvé ces lettres en 1988 à la mort de
mon père, elles sont en ma possession avec copies au Musée de l'Holocaust, mais je ne
les ai pas vraiment relues attentivement, cette lecture est trop pénible.
Les Allemands parviennent (miraculeusement!) à traverser la Ligne
Maginot et envahissent avec une rapidité vertigineuse la France, et simultanément la
Hollande, la Belgique, le Danemark et le Luxembourg. Alors qu'ils avancent, vers la fin de
l'hiver, le contingent de Cabourg décide de rejoindre celui de Néris-les-Bains. Il y
aura alors à Néris, outre ma mère, Stéphane et moi, la soeur de ma mère Ella et sa
fille Ruth qui a exactement le même âge que moi et qui est ma meilleure amie (mon oncle
Ernest ayant été interné à Lisieux à titre de réfugié allemand-donc ennemi), ma
grand-mère, la jeune soeur de mon père Esther, son frère Robert et épouse Choura, et
quelques amis de Paris. Néris est une station thermale charmante, les enfants sont
inscrits à l'école communale, c'est le printemps et nous avons un petit jardin que nous
cultivons (petite anecdote supplémentaire: 50 ans plus tard j'ai lu le livre de Saul
Friedlander Quand revient le souvenir, une lecture très intéressante pour moi puisqu'il
est allé à la même école de Néris, en même temps que nous. Je lui ai parlé par la
suite à Tel-Aviv, il est maintenant un historien et auteur de renom).
Puis c'est juin, la débâcle et l'exode. Henri est démobilisé et
rentre à Paris temporairement puis vient nous rejoindre. C'est lui qui assume la charge
financière de la famille (il avait heureusement des moyens outre son usine de chapeaux
car il avait, entre autres, une collection de timbres de grande valeur).
Avec l'occupation, la France est divisée en deux secteurs: la zone
occupée au nord, la zone libre au sud. Comme des centaines de milliers de Français, vers
la fin de juillet, nous quittons Néris au centre de la France pour nous diriger vers le
midi. Après deux jours et deux nuits entassés dans des salles d'attente et divers
trains, nous débarquons à Sète par une chaleur torride. Nous logeons dans un petit
hôtel pendant quelques jours, il y a beaucoup de restrictions, puis nous dirigeons vers
les Pyrénées et Cauterets où le frère de mon père (Robert) est déjà installé.
Nous sommes en août ou septembre 1940. Nous louons 2 ou 3 appartements
dans un immeuble assez plaisant chez Madame Noebès, rue Richelieu, une fois de plus les
enfants sont inscrits à l'école communale et la vie dans un village situé à 1 000
mètres d'altitude repart à un rythme nouveau: grandes ballades et escalades, excursions
dans les montagnes avoisinantes, cueillette de myrtilles. Nous sommes en fait tout près
de la frontière espagnole que nous aurions pu traverser maintes fois si ma grand-mère
avait été en assez bonne forme pour le faire. Mais on ne peut pas abandonner une femme
âgée dans un petit village des Pyrénées où personne ne parle un mot autre que le
patois du pays. L'hiver pyrénéen est très nouveau pour nous, nous sommes enneigés de
novembre à mars. J'apprends à faire du ski (rien à voir avec le ski des années 1980 et
90), de la luge, nous sommes amis avec le professeur de gymnastique, M. Alix, un
autrichien qui nous apprend à faire du trapèze, des barres parallèles et que faire si
l'on est piqué par un serpent car les vipères abondent dans les montagnes. J'ai de bons
souvenirs de Cauterets. Je passe mon certificat d'études à Argelès-Gazost en 1941. Pour
l'examen de chant, je dois chanter de ma voix fausse "Les trois rois mages" de
Berlioz
Les relations familiales sont "nerveuses", les gens n'ont
rien à faire, les hommes s'ennuient profondément, tout le monde est déboussolé. Je
m'entends extrêmement bien avec ma mère et avec Ruth, ma cousine et ma meilleure amie.
Dès 1940, Henri et Stéphane repartent sur la Côte d'Azur, car les 1
000 mètres d'altitude de Cauterets ne réussissent pas à Henri qui est asthmatique.
Là je dois retourner en arrière et cheminer le long d'une voie
parallèle. Henri est marié avec Suzanne depuis 192? Henri et Suzanne (juive du côté de
son père, catholique du côté de sa mère - Néné) sont totalement incompatibles et
mènent depuis le début de leur mariage des vies très séparées. Lui est pris par les
affaires, la philatélie, les courses hippiques. Elle consacre tout son temps au
journalisme et à la politique. Elle a une liaison avec un écrivain-journaliste, Jean
Goldschild-Golsky et mène sa propre vie. Personne n'a de temps pour le petit Stéphane
qui est mis en pension dès l'âge de 5 ans. Sauf Néné. Néné l'adore et les jours les
plus heureux de l'enfance de Stéphane s'écoulent à la maison de campagne du compagnon
de Néné (un Juif égyptien, Monsieur Benjamin dit P'ssieur) aux Essards-le-Roi près de
Paris.
À son départ de Paris en 1940, Suzanne est allée avec Jean
Goldschild à Juan-les-Pins et ils tiennent une minuscule pension. Ils ont un petit
garçon nommé Jean-Claude - surnommé Monsieur Cô. Un autre fils de Jean, Michel, vit
également avec eux. Sa fille qui a mon âge est en Suisse.
En 1940, Henri, Stéphane et Néné s'installent à l'Hôtel Victoria,
rue d'Antibes, à Cannes. Stéphane va au Lycée Carnot. Henri "fait des
affaires", il a de lourdes charges financières. Nous nous écrivons souvent. Henri
et Stéphane viennent occasionnellement à Cauterets, notamment pour la barmitzvah de
Stéphane le 14 septembre 1941, une cérémonie «maison» puisqu'il n'y avait ni rabin,
ni synagogue. Y avait-il même de l'hébreu? Stéphane se souvient de ce jour beaucoup
plus clairement que moi.
Le beau-frère de ma mère, l'oncle Ernest marié avec sa soeur Ella, a
été transféré de Lisieux en Algérie puis, en hiver 1941, il est libéré et décide
de venir rejoindre sa femme et sa fille à Cauterets (cette décision lui coûte la vie).
Les Alliés débarquent en Afrique du Nord en 41, les Allemands atteignent Stalingrad, on
commence à parler des camps de concentration. On nous dit que ces camps sont surtout une
propagande alliée, que de telles monstruosités sont impossibles les Allemands étant des
gens tellement corrects. On commence aussi à parler d'un Général de Gaulle, d'une
résistance française, du Maquis, des Forces françaises de l'intérieur (FFI) et des
Francs-Tireurs Partisans (FTP), les résistants communistes. Nous écoutons souvent la BBC
mais c'est dangereux, car la police française est aux aguets et c'est interdit. Dans la
cour de l'école nous chantons "Maréchal nous voilà" - sauf que les enfants
marmonnent "De Gaulle nous voilà".
Nous écrivons à mes grands-parents paternels dans le ghetto d'Otzwock
en Pologne par l'intermédiaire de la Croix-Rouge. Ils sont avec leur fille Sala (la soeur
aînée de mon père) et la fille de cette dernière, la petite Myriam âgée de 4 ou 5
ans, le bébé de la famille. Nous savons qu'ils sont démunis de tout et envoyons des
paquets par la même voie bien que nous sachions pertinemment qu'ils n'arriveront jamais
à destination, mais c'est préférable que de ne rien faire.
Ainsi nous arrivons en août 1942. Un ami de Paris, M. Kleinman, arrive
un beau soir à Cauterets et prévient la famille réunie, y compris Henri et Stéphane,
qu'une immense raffle aura lieu le 26 août et que tous les Juifs arrivés en France
après 1933 seront arrêtés et déportés. Ce groupe inclut presque toute la famille sauf
ma grand-mère, Henri et Stéphane, Maman et moi, et Choura la femme de Robert en France
depuis la révolution russe. Conseil de famille et d'amis. La famille décide de ne pas se
sauver. Quelques amis prennent la fuite et se cachent en montagne. Ils partent le 25 août
au soir, Stéphane et moi leur apportons à manger pendant les deux prochains jours, et
lorsqu'ils redescendent le 27, la raffle est terminée, la milice est repartie et ils sont
sauvés temporairement. Entretemps, tous les autres, Ella, Ernest, Ruth, Robert et Esther,
sont arrêtés par la police locale, rassemblés dans la cour de l'école, empilés dans
des autocars et transférés au camp de rassemblement de Gurs dans le sud-ouest. Les
adieux sont pénibles, et c'est en fait la dernière fois que nous nous voyons - mais
naturellement nous ne le savions pas à l'époque. La femme de Robert, intellectuelle
russe qui parle couramment sept langues est hystérique après l'arrestation de son mari,
et il y a de quoi.
Nous restons à Cauterets jusqu'au début de 1943. Je crois que Henri
décide que notre vie à Cauterets coûte trop cher pour ses moyens de plus en plus
restreints, et il est décidé que nous partirons pour Maubourguet, également dans les
Pyrénées. Je ne sais trop pourquoi cette décision, mais nous restons à Maubourguet peu
de temps, il n'y a pas d'école secondaire et je dois faire 20 kilomètres deux fois par
jour en bicyclette pour aller à l'école dans un village avoisinant, Vic-en-Bigorre.
C'est l'hiver et comme je reste dans mes vêtements trempés toute la journée, j'attrape
sans tarder une pneumonie. Là mes souvenirs sont confus mais nous repartons en avril
1943, cette fois-ci pour Cannes. Nous nous y installons à l'Hôtel Victoria, maman, oma
et moi dans une chambre, Henri et Stéphane dans une autre, Néné dans une toute petite.
Une fois de plus, je reprends mes études, cette fois-ci au Collège de jeunes filles de
Cannes. Je suis en 5e, mais j'ai manqué tellement et j'ai changé si souvent d'école que
j'ai du mal à suivre. Je suis en retard dans toutes les matières et ceci m'inquiète
énormément.
La Côte est occupée par les Italiens qui jouent au football sur la
plage. Quand on leur demande comment ils réagiraient si les Alliés débarquaient, ils
déclarent qu'ils se rendraient immédiatement pour passer le reste de la guerre dans des
camps de prisonniers en Amérique. Stéphane et moi allons à l'école, faisons des
excursions en bicyclette et allons souvent à la plage. Les amis de Stéphane m'acceptent
avec mauvaise volonté dans leur «groupe de scarabées» étant donné que je suis une
fille. Le 15 juillet nous célébrons mon 13e anniversaire. En 1995, j'ai donné à Krisha
Starker, directrice du Centre de l'Holocauste de Montréal (qui est devenue mon amie) une
ceinture rouge dont ma mère m'a fait cadeau à cette occasion.
Les troupes alliées sont en train de remonter la botte italienne et
quelques jours après mon anniversaire, les Allemands occupent la région. La situation
change radicalement, maintenant tous les Juifs sont menacés de déportation, nous
connaissons l'existence des fours crématoires, d'Auschwitz, de Ravensbruck et de
Buchenwald. Les résistants français sont exécutés à droite et à gauche. C'est la
panique. Nous allons à Nice chez un ami de Henri, M. Taube, et lorsque cette situation
devient impossible, M. Borello, directeur de l'Hôtel Victoria, un grand ami de Henri,
propose de le cacher chez lui avec ma mère et ma grand-mère.
Il est décidé que les deux enfants, protégés par Néné, la
grand-mère catholique de Stéphane, retourneront à Maubourguet. La tante russe Choura y
est toujours, ainsi que les amis de Cauterets qui s'étaient cachés dans les montagnes le
jour de la grande raffle (les Knopfs devenus entretemps M. et Mme Bouton), et une amie
russe de ma mère, Sonia Galinsky et ses deux enfants Raymond et Guy, cousins de la tante
russe (il paraît que bien plus tard, bien après la guerre, Raymond est devenu l'un des
chefs du Parti communiste français). Une famille d'avocats de Sarrebruck, les Lévis,
avec lesquels nous nous étions liés d'amitié lors de notre premier séjour à
Maubourguet l'année précédente, vivait encore à Maubourguet. Nous avions donc quelques
relations.
Le 13 septembre 1943, je dis au revoir pour la dernière fois à ma
mère sur le quai de la gare de Nice. Stéphane aura 15 ans le lendemain et, avant la
séparation, ma mère et moi lui faisons cadeau d'un atlas pour son anniversaire.
Une fois de plus, nous nous installons dans un nouveau logis. Une fois
de plus, il n'y a pas d'école secondaire, c'est trop dangereux de circuler sur les
routes, de toute façon nous n'avons pas de bicyclettes, Stéphane et moi passons nos
journées à faire des cartes de géographie, à écrire une pièce de théatre sur
Hannibal, à faire des dessins géométriques à l'aide d'un compas et à lire. Nous
voyons beaucoup Judith et Bernard Lévi, un peu plus âgés que nous. Néné fait son
possible, elle adore Stéphane et est très gentille avec moi; la tante russe essaye
d'exercer une certaine autorité mais nous résistons ferme. Nous mangeons assez bien et
quelques mois s'écoulent ainsi. Avec ma carte de ravitaillement J3, j'ai droit à 50 g de
chocolat par mois. Je fais une réserve pour l'envoyer à maman pour son anniversaire le 5
décembre, ensemble avec une photo de Stéphane et moi qui est aujourd'hui au Musée de
l'Holocauste à Montréal. Nous avons vaguement l'air de chiens battus.
Henri envoie de l'argent régulièrement. Mais pour ce faire, il doit
vendre timbres et bijoux et donc contacter le monde extérieur. Une des personnes avec qui
il est en contact est Suzanne, dont il est séparé mais non divorcé. Elle est à
Juan-les-Pins, il est à Nice. En janvier 1944, les trois (Henri, Sophie et leur mère)
sont dénoncés et arrêtés. Nous savons qu'ils sont transférés à Marseille et, dans
le train qui les mène à Drancy, ma mère jette par la fenêtre une carte postale à mon
nom, portant l'adresse d'une troisième personne. Je reçois cette carte à Maubourguet
une semaine plus tard et c'est ainsi que nous apprenons qu'ils ont été arrêtés. Nous
n'avons pas d'argent, Néné n'a pas de ressources, nous allons chez les Lévis qui nous
conseillent de contacter Suzanne et son ami Jean à Juan-les-Pins. Quelques jours plus
tard, Jean débarque à Maubourguet et là commence le prochain périple de ce long
voyage.
Il est décidé que je prendrai les papiers et le nom de la fille de
Jean qui est en Suisse. Elle a le même âge que moi et s'appelle Jacqueline. On m'a
toujours appelée Lali, l'écart n'est donc pas grand et je risque moins de faire erreur.
Jean et moi repartons le jour-même à Juan, Néné et Stéphane suivent deux jours plus
tard. Nous avons peur que la police et la Gestapo ne soient à nos trousses s'ils pensent
que nous avons des choses de valeur. Il faut à tout prix éviter d'attirer l'attention.
Jean est journaliste résistant et jusqu'à présent, la pension à Juan-les-Pins semble
un lieu sûr. À l'arrivée, je sens que Suzanne est loin d'être enchantée d'avoir trois
bouches de plus à nourrir, sur la Côte les restrictions sont rigoureuses et il y a peu
à manger, les ressources financières sont maigres, sa relation avec Stéphane et avec
Néné a toujours été exécrable, elle doit déjà s'occuper de Jean-Claude qui a
environ 3 ans et de Michel qui a 9-10 ans, ce n'est facile pour personne.
J'ai peu de souvenirs de ce séjour à Juan-les-Pins, je me rappelle
seulement que le temps est beau et en janvier, nous déjeunons sur la terrasse, sous les
mimosas et les citronniers. Naturellement, impossible d'aller à l'école. Jean décide
que nous devons nous rapprocher des centres résistants du Vercors car il participe à la
publication du journal Le Maquis.
Nous quittons Juan en avril 1944 en train, et nous rendons à
St-Étienne-de-St-Geoirs, dans l'Isère. Après une ou deux nuits à l'hôtel, nous nous
installons dans une ferme à deux ou trois kilomètres du village.
La ferme est primitive, inconfortable, sale, froide, il faut aller
chercher l'eau dans le puits, je suis chargée de la vaisselle que je lave dans le puits
avec de l'eau glaciale et du sable car il n'y a pas de savon, nous mangeons principalement
des légumes (Suzanne réserve les quelques provisions obtenues avec les cartes de
ravitaillement - sucre, huile, beurre - pour Jean, Jean-Claude et elle). Sous prétextes
divers, ils mangent séparément. Pour Stéphane, la frustration est suprême. De temps en
temps, quand un voisin tue un cochon, nous avons un morceau de viande. Nous élevons aussi
des poules, des canards et des lapins qui finissent souvent dans nos assiettes. Pour moi,
petite fille ultra-urbaine, ceci est si dégoûtant que je refuse d'en manger.
Jean est particulièrement gentil avec moi, particulièrement dur
envers Stéphane, particulièrement méprisant envers Néné. Suzanne est désagréable
envers tous. Il n'y a aucune école dans les environs, Jean m'enseigne l'histoire de
France pendant que nous allons ensemble à pied voir d'autres résistants à des
trentaines de kilomètres de St-Étienne. Chaussée de mes anciennes chaussures de ski de
Cauterets, j'ai les pieds couverts de cloques. Avec Stéphane, nous allons ramasser des
orties pour les lapins, du bois pour le poêle, des escargots pour les manger (sûrement
pas moi!), nous sommes chargés du petit jardin potager et avons peu de contact avec
l'extérieur. Une voisine, Mme Belahg, (qui appelle ses deux cochons Goering et Goebels)
semble connaître nos antécédents. Jean parle constamment de résistance, du journal Le
Maquis, il s'enferme à longueur de journée pour écrire.
Vers l'été 44, Stéphane est envoyé comme apprenti chez un forgeron
pour "apprendre la vie". Suzanne est de plus en plus méchante,
particulièrement envers Michel, qui dort maintenant dans la grange et qui est constamment
puni et privé de nourriture. Stéphane et moi lui apportons des choses en cachette le
soir, il est incontinent, habillé de guenilles, c'est un scandale. (Dieu sait ce qui lui
est arrivé). Elle est aussi méchante envers Stéphane mais, pour une raison
incompréhensible, moins envers moi.
Aucune nouvelle des parents, ni de ma mère, ni de mon père, ni du
père de Stéphane. Mais nous sommes optimistes et certains de les revoir bientôt.
Les Alliés continuent de progresser et commencent à libérer le midi.
Dans l'Isère, nous sommes libérés en été 1944. Les premières troupes qui atteignent
St-Étienne sont canadiennes et sénégalaises. Un soldat de St-Boniface, qui parle un
drôle de français, me raconte combien le Canada est grand et beau. Pour moi, le Canada
c'est Maria Chapdelaine, les Indiens, les igloos, et deux villes colonisées par les
Français - Québec et Montréal. Je lui lave ses chaussettes dans le fameux puits et il
me donne une tablette de chocolat en retour. Je n'ai pas vu de chocolat depuis une
éternité et je me précipite chez Stéphane pour le partager avec lui et personne
d'autre.
Paris est libéré en août 1944. Peu de temps après, Néné retourne
à Paris pour essayer de récupérer son appartement rue des Archives, et voir ce qui est
arrivé à celui d'Henri et au nôtre. Celui de la rue des Archives a survécu, les deux
autres sont occupés et leur contenu a plus ou moins disparu. Stéphane et moi sommes donc
seuls sous la tutelle de Suzanne et Jean, et Stéphane ne rêve que de rejoindre Néné à
Paris. Il travaille toujours chez son forgeron et commence à machiner sa ou notre fuite.
Finalement, lui s'enfuit, moi je reste.
Entretemps, j'ai écris à mon père en Irlande, et il répond par
l'entremise de la valise diplomatique. Il a beaucoup d'amis diplomates et essaye de me
procurer les papiers nécessaires pour voyager. Il aimerait que je le rejoigne
immédiatement, mais c'est impossible pour l'instant. Il est affolé à l'idée de ce qui
s'est passé, il sait déjà que ses parents, sa soeur et sa petite nièce ont été
exterminés en Pologne, mais personne n'arrive à avoir de renseignements précis sur les
camps, qui ne sont libérés qu'en janvier 1945. Le sort de sa femme, de sa fille, de ses
parents, de son frère et de ses soeurs le mine. Nous sommes tous incrédules, lui aussi
bien que nous en France, devant l'horreur qui nous fait face.
Puis, vers l'automne-hiver 44, nous quittons St-Étienne pour aller au
nord de Lyon, à Polémieux-sur-Saône. Je pense que c'est pour nous rapprocher de Lyon,
où Jean travaille maintenant tous les jours au journal Le Maquis.
En principe, nous sommes libérés, mais la guerre continue sur de
nombreux fronts, même encore dans le nord et dans l'est de la France. À Polémieux, il
n'y a pas d'école une fois de plus et je suis paniquée à l'idée que j'ai perdu
plusieurs années de scolarité. Stéphane m'écrit qu'il vient de s'inscrire au Lycée
Charlemagne à Paris. L'hiver traîne et je continue à correspondre avec mon père.
Un jour, je me rends au consulat de Pologne à Lyon, étant donné que
mon père avait un passeport polonais avant la guerre et que j'y étais inscrite.
J'attends dans la salle d'attente, vêtue de sabots et de vêtements douteux, avec une
masse de longs cheveux frisés; un monsieur arrive et s'assied également. Puis la
réceptionniste appelle "Philipson". Nous nous levons tous les deux, la
regardons, nous regardons, moi le monsieur ne me dit rien, mais lui m'examine
attentivement et demande "Rachel?". C'est l'oncle Shaja de mon père qui, avec
sa femme et ses deux fils, s'est échappé de Belgique et a survécu la guerre en Suisse
et en France. Ils m'invitent chez eux, me donnent des vêtements, des chaussures, me font
couper les cheveux et surtout, font de bonnes choses à manger, entre autres des pommes de
terre frites que j'adore depuis. Ils essayent eux de regagner la Belgique et vont m'aider
à obtenir les papiers nécessaires pour aller en Irlande.
Ce départ pour l'Irlande me remplit d'appréhension. Je tiens à
rester en France pour accueillir ma mère lors de son retour et, de plus, je suis très
attachée à mon "père adoptif" qui fait pression sur moi pour que je reste. Je
suis communiste et athée (comme beaucoup de jeunes français de l'époque). Mes héros
sont Camus, Sartre, Simone de Beauvoir, Saint-Exupéry. Je n'ai pas vu mon père depuis
six ans.
Mon père poursuit ses démarches et son ami, le conseiller commercial
de France à Dublin, M. Lestocquoy, vient à Paris pour me ramener ou du moins pour
veiller à ce que je retourne à Paris puisque je suis encore à Lyon et me prépare pour
le départ en Irlande. J'arrive donc rue des Archives, mais il y a si peu de place que je
déménage chez les Knopfs-Boutons, les amis qui s'étaient cachés dans les montagnes
cauteretsiennes lors de la raffle de 42, qui ont un appartement en face de la gare du
Nord. Leurs deux fils viennent de rentrer d'un camp de concentration où ils ont survécu
car ils étaient jeunes, forts et habiles. Je passe là quelques mois à courir tous les
organismes et agences qui s'occupent des rapatriés des camps de concentration. Une
semaine avant la date prévue pour mon départ, je reçois un télégramme de Jean disant
que des rapatriés d'Auschwitz avaient connu ma mère et avaient des nouvelles, mais ceci
s'avère être faux. Mon voyage est donc repoussé au 14 juin 1945, mais cette date est
définitive. Je n'ai plus d'excuses pour rester.
Je traverse donc le Pas-de-Calais sur une mer houleuse où flottent des
nuages de méduses. La traversée est heureusement courte. Puis le train m'amène à la
Gare Victoria à Londres, où une délégation ultra émue m'attend sur le quai: mes deux
oncles Sino et Joe que j'avais vus une fois ou deux avant la guerre, la tante Ruth que je
ne connaissais pas, Judith le bébé de Sino et Ruth âgée de 9 mois. Je suis très
consciente de mes hardes et de mes chaussures à semelles de bois.
Je suis accueillie avec une chaleur que je ne connaissais pas depuis la
séparation avec ma mère. Ma tante m'a confectionné un tailleur en lin bleu ciel très
adulte qui m'émerveille. Je prend un bain dans une baignoire débordante d'eau chaude et
de bulles de savon. On me dorlote. Je passe deux ou trois jours à Londres et je reprends
le train pour Dublin.
Comme cette histoire n'a pas de début, elle n'a non plus pas de fin,
car elle est inéluctablement liée au reste de ma vie. En fait, je ne sais où la
terminer, car je ne veux pas écrire une autobiographie.
Mon père m'attend à l'arrivée du bateau. Il tient un bouquet de
roses. L'émotion de la part de tous deux est suprême. Quand nous nous sommes quittés,
j'avais neuf ans. Je suis consciente de son inconfort face à une adolescente grande et
«femme». Dans sa voiture luxueuse, il m'amène dans une maison qui me paraît plus
luxueuse que le château de Versailles. J'ai une chambre magnifique, qui donne sur un
charmant jardin. Dans l'armoire, un pull rouge en cashmere et une veste framboise en
angora qu'il m'a achetés. Me sachant gourmande, il a empilé les boîtes de chocolat. Ses
amis ont envoyé des cadeaux de toute sorte, livres, fleurs, objets en argent.
Une petite anecdote supplémentaire. Mariée en 1951, j'ai quatre fils
et j'habite à Montréal depuis 1954. En 1970, je m'inscris à un cours de traduction à
l'Université de Montréal. Le soir de mon premier cours, une dame me dévisage avec
attention, à tel point qu'à la récréation, je lui demande si elle me connaît. Non,
réplique-t-elle, mais elle a connu dans le passé une personne qui me ressemblait
beaucoup. Sauf que ce n'est pas moi puique cette personne aurait maintenant une
soixantaine d'années ou plus. De toute façon leur rencontre a eu lieu en France, lorsque
mon interlocutrice a été arrêtée et amenée par train de Marseille à Drancy.
"Était-ce en janvier 1944?" je demande. Elle me regarde étonnée.
Effectivement, elle avait rencontré ma mère à qui je ressemble énormément et, sans
connaître son nom, elle n'avait jamais oublié son visage.
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